L’Observatoire Emmaüs des budgets contraints a publié sa première étude en décembre dernier. Ce nouvel outil donne à voir et à comprendre une réalité moins connue de la précarité, celle des ménages vivant au-dessus du seuil de pauvreté mais sous le seuil de vie décente. Marie Lanzaro, responsable du service Observatoire à Emmaüs France, nous présente le projet.
Comment est né l’Observatoire Emmaüs des Budgets contraints ?
L’Observatoire Emmaüs des Budgets Contraints (OEBC) est un projet au long cours. Nous l’avons imaginé en parallèle du développement d’un outil de gestion intégrée, dédié aux SOS Familles Emmaüs.
Le logiciel proposé par Emmaüs France permet aujourd’hui à ces structures de suivre leur activité du quotidien : renseigner et suivre les données sociodémographiques des ménages qu’elles accompagnent, leurs ressources et charges, mais aussi les actions menées (avance financière, orientation vers d’autres partenaires, accompagnement dans un micro-crédit, etc…). C’est un outil rare et très précieux, puisqu’il réunit des données ménage par ménage. Nous souhaitions dès le départ pouvoir exploiter ces données, qui sont anonymisées, pour faire de l’observation sociale. La première étude publiée en décembre dernier se base sur les données d’activité de 2024.
Les SOS Familles Emmaüs
Chaque année, les 60 associations du réseau interviennent en amont du surendettement, auprès de 3 000 ménages orientés par des intervenantes sociales, pour faire face à un impayé, une dette ou une dépense qu’ils ne peuvent supporter. En savoir plus
Quel est le champ de recherche de l’observatoire ?
L’OEBC est dédié aux ménages accompagnés par les SOS Familles Emmaüs et à leurs contraintes budgétaires, c’est le champ de recherche de notre enquête socle.
Le Mouvement Emmaüs offre l’accès à une pluralité de ménages qui peuvent être en contrainte budgétaire (acheteurs et acheteuses des boutiques, locataires du parc social d’Emmaüs Habitat, personnes hébergées institutionnellement, compagnes et compagnons…). Le champ de l’observatoire pourrait donc un jour être amené à s’élargir. Nous envisageons également de constituer une quatrième instance de gouvernance, composée des personnes que l’on accueille et accompagne.
Comment s’organise-t-il ?
Aujourd’hui, la gouvernance se compose de trois instances. Le comité de pilotage est constitué de plusieurs services d’Emmaüs France, notamment l’équipe « Action sociale et logement » qui accompagne les SOS Familles Emmaüs, et de deux bénévoles qui représentent ces associations. C’est l’instance qui guide et valide les orientations à déployer dans l’année. Deux autres bénévoles forment le comité technique. Leur expertise nous permet d’ajuster notre méthodologie au plus proche des réalités du terrain.
Enfin, un comité scientifique réunit des membres du Comité national de lutte contre les exclusions, deux universitaires sociologues et un représentant de la Fondation pour le Logement. Nous tenions à ce que ce comité soit intégré plus largement dans le Mouvement Emmaüs, d’autant plus que le logement représente une grosse part dans le poids des dettes des ménages étudiés. Le comité scientifique est garant de la viabilité de nos analyses et nous oriente vers des données complémentaires pour appuyer notre recherche.
L’OEBC a-t-il vocation à émettre des recommandations d’action ?
L’observatoire a vocation à objectiver, faire entendre des témoignages pour incarner au mieux son propos et à porter des éléments de plaidoyer.
À qui s’adressent ses conclusions ?
Nos conclusions sont partagées aux partenaires associatifs, institutionnels et politiques, ainsi qu’aux médias pour sensibiliser le grand public. Depuis la première parution en décembre dernier, nous avons reçu des retours de la part d’autres associations qui agissent sur le champ de la pauvreté, comme le Secours Catholique, avec lesquelles nous tendons à couvrir le gradian des situations de pauvreté. Les éléments d’observation et de plaidoyer que l’on partage donnent plus d’impact aux messages communs que nous portons.
Nos données servent aussi à nos partenaires institutionnels comme la Banque de France via l’Observatoire de l’inclusion bancaire dont nous faisons partie, et le Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Ses avis orientent la mise en œuvre des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

Quels enseignements apporte l’étude réalisée en 2025 ?
Le principal enseignement est la qualification des ménages accompagnés par les SOS Familles Emmaüs. On apprend que 61% de ces ménages se situent sous le seuil de pauvreté monétaire mais dès lors que l’on sort de l’acception uniquement monétaire et que l’on mobilise d’autres indicateurs, la part de ménages concernés augmente. Par exemple, si l’on regarde le halo de pauvreté*, on passe à 80% des ménages accompagnés qui se situent sous le seuil de pauvreté ou dans le halo de pauvreté. Quand on regarde l’indicateur de privation matérielle**, on considère que 100% des ménages accompagnés sont en situation de privation matérielle et sociale, contre 13% pour l’ensemble de la population française.
Par ailleurs, les résultats nous apprennent qu’un euro sur deux est dépensé par ces ménages avant même que ne commence la vie quotidienne. C’est-à-dire qu’il y a un euro sur deux engagé par une dépense contrainte, dépense sur laquelle il n’y a aucune marge de manœuvre.
Quels seront les prochains sujets d’étude ?
En 2026, nous souhaitons affiner nos connaissances sur les compétences budgétaires des ménages, afin de lutter contre un certain nombre de préjugés qui relient difficultés financières et mauvaise gestion du budget. De nouvelles « enquêtes flash » thématisées, comme celle sur le Noël des mamans solo l’an dernier, accompagneront notre enquête socle, selon les opportunités et les sujets d’actualité émergents. Les enjeux de budget et de déstabilisation lors du passage à la retraite ont été identifiés par certains SOS Familles Emmaüs. Le sujet fait d’ailleurs partie du baromètre qualitatif que porte le Conseil national de lutte contre l’exclusion.
* Le halo de pauvreté regroupe les personnes qui ne sont pas considérées comme pauvres selon les critères stricts de mesure de la pauvreté mais qui vivent dans des conditions proches de la pauvreté.
**L’indicateur de privation matérielle et sociale permet de considérer la pauvreté comme la non-atteinte de certaines « normes » de consommation ou de confort.